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Mars 2004

Mercrdi 31 mars 2004 (09h40)

Au bout des solutions thérapeutiques

 

 

9H40. On remplace le Prodafalgan par un dérivé morphinique, du Dolzam.

 

10h30. Pour la première fois depuis qu'elle est remontée des soins intensifs, Aude n'a pas pu contrôler ses sphynctères et a mouillé son lit, sans même s'en rendre compte. Pourtant, elle n'avait aucun problème de ce type quand elle est remontée dans sa chambre hier et même pendant la nuit, elle nous avait réveillé pour aller sur la panne.

Le temps qu'on change son lit, elle est installée dans un fauteuil. Sa tête reste figée, tournée à 30%, regard quasi immobile. Elle ne parle pas. Il faut toute la patience de la pédiatre pour qu'elle exécute ses ordres pourtant très simples : touche ton nez, touche mon doigt, touche ton nez avec l'autre main, touche mon doigt avec ton autre main, Aude a du mal de faire bouger sa langue dans sa bouche, de la sortir pour faire une grimace. Elle exécute les premiers ordres, se bloque pour les derniers.

La pédiatre passe. Nous envisageons avec elle la possibilité d'alimenter Aude par voie entérale. Le médecin confirme que le Zofran fait partie des médicaments que les infirmières doivent administrer à Aude toutes les 12 heures. Aude aurait donc bien dû en recevoir à 5h00 du matin, puisqu'elle en avait reçu à 17H00 hier soir. Elle maintient également un corticoïde, du Solutérol, en vue d'éviter toute infection et réduire l'oedème qui résulte de l'opération chirurgicale. D'habitude, on propose d'alimenter les enfants par une sonde. Aude vomit, cette solution nous convient donc guère.

En gériatrie, on fait souvent usage d'une solution, la geginostomie, qui consiste à faire une petite ouverture à la sortie de l'estomac et à injecter de l'alimentation par la voie ainsi créer. Cette solution pourrait être utilisée chez Aude, puisqu'elle permettrait de court-cicuiter l'estomac, qui reçoit du cerveau les ordres de vomir. Cette solution supposerait toutefois une nouvelle anesthésie et un nouveau passage en salle d'opération. Une épreuve que nous voudrions éviter à Aude.

Reste donc la seule solution qui nous paraît recommandable pour Aude : une alimentation parentérale, c'est-à-dire une alimentation par la voie centrale. Ce type d'alimentation présente un risque, celui d'infections et d'une septisémie. Un risque à analyser et à mesurer collégialement. Pour ce qui nous concerne, 3 jours de pérentérale seraient déjà un plus pour Aude, qui ne s'alimente plus depuis le début des 4 opérations qu'elle vient de subir et a fort maigri. Nous imaginons que Aude pourrait ainsi récupérer au moins un peu de force pendant qu'elle est à la maison. Aude a déjà une voie centrale, autant en profiter.

Le docteur veut être sûr que nous avons bien compris: le neurochirurgien ne pourra plus proposer d'autres actes chirurgicaux. Le kyste était mal placé, dans une zone trop dangereuse, où passent plusieurs nerfs. Il n'a pas été possible de le disséquer et il ne s'est pas résorbé après l'incision qu'on y a pratiqué lundi.

Le docteur propose de prendre rendez-vous au plus vite avec le docteur S. de l'HUDERF, qui suit le dossier au quotidien et qui prend les décisions. Il examine Aude. L'état clinique de Aude indique 7 par compression. Ceci correspond à ce qu'on peut voir sur les clichés. Le geste chirurgical l'a soulagé, sans doute, mais pas suffisament pour que Aude récupère ses fonctions. La compression du kyste subsiste, la récupération est peu probable, selon lui.

Une question reste en suspend: si Aude était consciente avant l'opération, elle ne l'est quasi plus ce matin. Ne devrait-elle pas au moins retrouver cet état après l'opération ?

Aude est replacée dans son lit. Je lui propose de lui montrer les peintures que Antoine lui fait parvenir. Elle acquiesce d'un hochement de tête, regarde fixement les travaux de son frère, me confirme d'un "oui" qu'elle les voit.

Elle est pesée. Bonne nouvelle: Aude a moins perdu que je ne le pensais, elle pèse encore 17kg300.



12H45.
La pédiatre a obtenu une rendez-vous avec le docteur S. de l'HUDERF pour vendredi 14h30. Elle nous prend en aparté au nom de tous les médecins qui travaillent sur le cas de Aude depuis son hospitalisation à Erasme. Elle veut s'assurer que nous avons bien compris les messages qui nous sont transmis ces derniers jours. Elle résume.

Aude souffre d'une carcinomatose méningée liée à son médulloblastome. Des cellules néoplasiques ont été trouvée partout dans les derniers prélèvements. Des prises de contrastes apparaissent partout sur les derniers clichés, attestant de la progression de la maladie. Enfin, un kyste est apparu dans la région du tronc cérébral et il progresse.

Nous sommes au bout des solutions thérapeutiques:

    • La chirugie ne peut plus rien faire.
    • La radiothérapie n'offre plus de solution pour la zone de la tumeur. Tout juste pourrait-on encore y faire appel si le drain se bouchait pour détruire des cellules qui s'y logeraient.
    • Enfin, la chimiothérapie au Témodal est la dernière cartouche du docteur S. en la matière. On ne peut précipiter la seconde cure, il n'y a pas d'alternative qui puisse nous être proposée.

En conclusion, au nom de tous les médecins, elle se doit de nous informer que Aude est en fin de vie. Il n'y a plus que des traitements de confort qui puissent nous être proposés. La maladie progresse, il n'y a pas de solution thérapeutique. Le kyste comprime le tronc cérébral, il ne va pas se résorber seul. Aude va mourir de sa maladie. Avons-nous bien compris ? Le docteur insiste, surpris sans doute par notre silence.

Aude ne doit pas souffrir, mais il n'y a pas d'autres traitements possible ici à Erasme. Nous serons donc invités par le docteur S. à choisir entre reprendre Aude à la maison pour "les derniers soins" ou "à la confier à l'HUDERF". Nous avons jusque vendredi pour y réfléchir.

Ni Vieng ni moi n'avons envie de discuter plus longuement avec le pédiatre. N'avions-nous pas eu le temps de nous préparer à notre Passion ? Le docteur ne mesure sûrement à quel point nous avons été éduqués à déguster au jour le jour notre "Pain quotidien". Cela fait longtemps que nous savons que la mort est la réponse médicale à la maladie de Aude et que nous nous préparons à cette idée: la vie de Aude ne nous appartient pas, la vie d'aucun enfant ne nous appartient, nous ne sommes que les dépositaires de la Vie, nous sommes responsables de la manière dont nous les comblons d'Amour à chaque instant, dont nous les aidons à s'épanouir face à leur vocation, nous n'avons aucune prise sur leur durée.

Le docteur termine en confirmant que Aude aura une alimentation pérentérale à partir de demain.



12h45.
Nous retouvons Aude dans la chambre. A notre plus grande surprise, elle est toujours éveillée. Elle répond très lentement, mais de manière cohérente à l'infirmière qui est restée à son chevet pendant notre entretien avec la pédiatre.

 

12h50. La diététicienne apporte un plateau avec des frites et de la mayonnaise. Elle n'a pas oublié que c'était le voeu de Aude lundi, lorsqu'elle devait rester à jeun en vue de l'opération qui se faisait attendre (et qui avait eu lieu à 14h00 au lieu de 8h00 !).

Aude accepte de s'asseoir dans son lit et mange 3 frites à la mayonnaise en les machant chacune plusieurs minutes.

 

12h55. Aude s'endort.


13h30. Aude se réveille. Son lit est mouillé. Elle n'a pas pu se contrôler pour la seconde fois de la journée.



14h10.
Le neurochirurgien qui a opéré Aude passe et m'explique son geste de vive voie. La coque du kyste était très "adhérente". Lorsqu'il a percé le kyste, il y a eu un jet, preuve que le kyste était "sous pression" et appuyait sur le tronc cérébral. Du liquide jaune en est sorti, jaune comme "du jus de pomme". C'est un liquide céphalo-rachidien, qui a sûrement subsisté enfermé un certain temps et qui apparaît très riche en protéines. Il n'a pas estimé utile d'en envoyer à l'analyse, parce que les derniers prélèvements avaient déjà montré qu'il y avait des cellules néoplasmiques partout et que cela n'aurait donc rien apporté de faire une analyse de ces liquides.

Le liquide a été aspiré, mais le kyste ne s'est pas affaisé comme il l'avait espéré. Un peu comme un ballon de basket : si on le découpe, il garde sa forme. Il aurait voulu l'extraire en l'incisant, mais il s'est vite rendu compte que sa surface était entremêlée de nerfs et autres éléments que toucher aurait provoqué des lésions irréversibles. Il a donc été forcé d'abandonner cette idée et se contenter de percer un trou au travers du kyste sur son autre extrémité, qui apparaissait alors un peu comme un cylindre pour favoriser l'écoulement des liquides qui s'y logeraient à l'avenir par communication avec d'autres sillons. Par contre, il n'a pas su aller inciser le quatrième ventricule pour faciliter l'échange des liquides: il aurait dû travailler à l'aveugle dans un amas de nerfs et de membranes, cela aurait été beaucoup trop dangereux.

L'état de Aude nous inquiète tout l'après-midi. Aude ne communique plus, ne bouge plus, ne se contrôle plus et mouille son lit régulièrement (elle reçoit beaucoup de liquides via la voie centrale et la voie périphérique).

 


17h45.
Vieng demande à l'infirmière d'arrêter la perfusion de morphinique. Elle suspecte que cela pourrait aussi expliquer l'état quasi comateux de Aude cet après-midi.

 

 

18h00. Bénédicte a eu la gentillesse d'amener les 3 garçons. Nous voulons qu'ils restent le plus longtemps possible en contact avec leur soeur. Ils lui font la bise, puis s'inquiètent plus des jeux de la salle que du contexte difficile que nous traversons. Je profite de la toise dans la salle de bain pour mesurer Xavier, Antoine et Cyrille. Le premier ne mesure plus qu'un centimètre de plus que Antoine (118 et 117 cm). Cyrille mesure tout juste un mètre.

Ni Bénédicte, ni les garçons n'auront la chance d'entendre quelques mots ou de voir un sourire de Aude. Tout juste ont-il pu faire comme nous, communiquer par des bisous et en se serrant la main.

 

 

18h45. Je reconduis les garçons jusque sur le parking de l'hôpital. Je croise le docteur M., un neurochirurgien qui est intervenu sur Aude au cours des dernières opérations. Il sait que le pronostic est grave, mais se veut rassurant: il n'y a pour lui aucune raison "chirurgicale" à ce que Aude ne retrouve pas l'état de conscience qu'elle avait avant les 4 dernières opérations. Il lui faudra peut-être du temps, mais elle devrait retrouver son caractère enjoué. Il y a toutefois une inconnue: l'évolution de la méningite carcinomateuse. L'état de Aude sera certainement fluctuant dans les jours à venir. Si nous constatons que Aude se dégrade sans récupérer, nous devrons nous inquiéter. N'est-ce pas ce que nous vivons cet après-midi ?

 

 

19h00. Depuis que Aude ne reçoit plus de morphine, nous constatons qu'elle retrouve le contrôle de ses sphynctères. Cela nous rassure.

Caroline, son institutrice, lui téléphone. Alors que Aude nous avait inquiété par son mutisme et son état de faible conscience tout l'après-midi, la voilà qui trouve la force de suivre toute la conversation et de répondre quelques phrases, très lente, sortie du "fond de ses entrailles", mais des phrases cohérentes. 5 ou 6 phrases cohérentes. Assez pour nous rassurer, assez pour que nous les recevions comme un cadeau pour finir la journée avec plus de force.




19h15. Caroline, sa logopède, téléphone. Aude n'a plus de force. Elle est fatiguée, ne parvient pas à répéter l'exploit précédent. Elle cherche ses "oui", se rendort.


20h00.
Aude est tellement affaiblie depuis plusieurs jours qu'elle n'est plus capable d'avaler une hostie. Nous en partageons donc une à trois, "pain partagé pour un monde nouveau".

20h30. "Tonton" Georges nous rend visite. Pendant que j'encode ce mail sur son portable, il raconte une histoire à Aude, qui suit attentivement jusqu'au bout.


"Ce qu'il y a de faible dans ce monde,
voilà ce que Dieu a choisi
".


Dans l'Espérance,

Philippe et Vieng

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