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Mars 2004

Dimanche 14 mars 2004

Il faut tarir la perversité de toute souffrance

 
Prends la route mais laisse-toi 
façonner par le chemin, 
car c'est le chemin qui fait l'homme

Vieng m'a téléphoné vers 5h00 ce matin pour prendre des nouvelles de Cyrille et m'informer que Aude venait encore de vomir 2 fois en une demi-heure. Elle a encore vomi une fois ce matin vers 7h45. Comme elle se plaint toujours de maux de tête, on lui a administré du Voltaren.

Plus rien ne semble plus pouvoir arrêter l'évolution de sa maladie. Médicalement, les médecins cherchent "le confort de Aude" en lui administrant des antidouleurs, mais avouent leur impuissance face à un dossier si complexe. La méningite carcinomateuse de Aude hante nos pensées.

La fin des souffrance de Aude semble aussi inéluctable que plus proche que nous l'avions espéré, mais nous continuons à croire que Dieu peut agir jusqu'au dernier instant et qu'il le fera de la manière qu'il jugera la meilleure pour chacun de nous, pour la Gloire de son Nom. Nous sommes donc très touchés par toutes les initiatives qui sont prises dans ce sens. Ainsi, nous remercions ce jeune prêtre belge dans la communauté de l'Emmanuel, qui nous est inconnu mais qui a célébré hier une messe "pour Aude et notre famille" à l'Ile Bouchard, en Touraine (http://www.ilebouchard.com/). La Vierge Marie y est apparue en 1947. Le lieu de pélerinage est reconnu par l'Eglise depuis quelques années.Marie y est priée comme Notre Dame de la Prière et a promis du bonheur dans les familles. Et il y a bien d'autres initiatives que je ne mentionne pas ici, par discrétion autant que par manque de temps. Une fois encore, merci à tous ceux qui nous soutiennent dans ce terrible chemin.

Il y aura bientôt 40 mois que je partage avec vous le chemin qui nous mène à notre destin. 40 mois qu'au fil des jours, je vous entretiens de Aude et de l'évolution de son cancer, 40 mois que j'attends, dans l'Espérance, que Dieu fasse ce miracle contre nature qui la sauverait, qui la maintiendrait en vie à nos côtés. 40 mois au cours desquels j'ai développé la certitude que Dieu agissait au travers des médecins qu'il met sur notre route et qu'il fallait leur faire confiance pour cette raison. 40 mois que je cherche la réponse à bien des questions sur la souffrance.

En décembre, vous vous rappelez que nous sommes allés à Lisieux en pélerinage. Nous nous étions promis d'étudier de plus près le message de Sainte Thèrèse sur la souffrance, message qui ne nous était connu que de manière très imprécise jusqu'alors. Dans ce sens, Vieng -dont Thérèse est la patronne par son baptême- a acheté un livre de Jean Clapier, un carme toulousain, intitulé "Aimer jusqu'à mourir d'Amour. Thérèse et le mystère pascal", paru à Paris, aux éditions du Cerf en 2003. Impossible de résumer bien sûr ici un livre de plus de 500 pages. Je me contenterai donc d'en reprendre ici quelques extraits puisés aux pages 463 et suivantes. Ils constituent des pistes "lumineuses" que je propose à votre réflexion comme autant de balises sur notre route, balises placées si haut qu'il est évident que nous ne pourrons les atteindre seul, qu'elles nous imposent de marquer une pause pour les méditer, pour les partager :

[page 463]

L'attrait de Thérèse pour la souffrance connaît une intensité variable liée à son expérience spirituelle et à la maturation de sa personne. "C'est ce que Dieu fait qu'elle aime".

[...]

[page 464]

[Thérèse] a accepté avec une égale reconnaissance les contours de l'existence, douloureux et joyeux. Ce qui lui importe avant tout, c'est d'aimer Jésus, d'être à Lui, dans la joie comme dans la peine... Thérèse est livrée corps et âme au Christ, au mystère de Pâques, en tant qu'il s'accomplit dans 'aujourd'hui de sa vie personnelle.

[...]

Le discours thérésien sur la souffrance exprime l'expérience d'une libre immersion dans l'oeuvre de la Rédemption accomplie par la Pâque du Christ, mystère du rejaillissement de la vie sauvée et engendrée par les abaissements d'amour et de souffrance du Fils de Dieu, sa Passion et sa Mort sur la Croix.

[...]

La rédemption par le Sang du Crucifié est essentiellement le mystère de l'amour divin en acte dans la condition humaine.

[...]

Si l'amour et la joie de Pâques sont inscrits au coeur même du mystère du Salut, la souffrance et la déchirure de l'amour rédempteur enveloppent et traversent tout autant la trame de son accomplissement. A la suite du Christ, identique est la voie des hommes qui y adhèrent et y collaborent, tout particulièrement celles et ceux qui participent au témoignage suprême, le martyrium de la croix du Christ. Par leur union christopascale, leur souffrance et leur mort reçoivent une valeur et une force rédemptrice. Ayant pris possession de leur être, c'est en eux que le Christ continue à vivre et à répandre le mystère de sa Pâque, son amour rédempteur.

[...]

[page 466]

Prises en elle-mêmes, la souffrance et l'épreuve sont ambivalentes. Non assumées dans l'amour, elles peuvent être stériles, écraser l'homme et le jeter dans le désespoir. C'est l'amour, ferment de joie et d'espérance, et lui seul, qui confère à la souffrance, à toute épreuve, cet étrange pouvoir d'assainissement et de fertilisation de l'existence... Si la souffrance purifie et libère, si elle dilate les énergies de l'amour, l'amour, en retour, sauve la souffrance de son ambiguité native. Il lui confère une visée et une vertu rédemptrice; C'et dans l'amour et uniquement dans l'amour que la douleur ouvre l'homme à plus que lui-même.

[...]

Suivant que l'amour l'habite ou non, la douleur humaine descent de la croix ou monte de l'enfer.

[...]

[page 471]

Loin de l'assimiler à un châtiment divin, Thérèse envisage la souffrance comme une opportunité d'union plus profonde, plus pure à Jésus et en conséquence de cette union, comme une occasion de fécondité spirituelle.

[...]

Sa conduite dans la souffrance, guidée par l'amour, et son désir de "faire plaisir à Jésus" lui apprennent la valeur rédemptrice de la souffrance et de l'épreuve.

[...]

Thérèse, consciente de la richesse d'un tel mystère, n'hésite pas à le louer comme un insigne privilège des humain, un point de supériorité sur les anges. La souffrance unie à l'amour regarde le don absolu de l'amour. Seule la mort est la forme infinie que, dans leur finitude, des êtres de chair et de sang peuvent donner au langage qui cherche à dire vraiment l'amour.

[...]

"Vivre d'Amour, Ce n'est pas sur la terre, Fixer sa tente au sommet du Thabor, Avec Jésus, c'est gravir le Calvaire, c'est regarder la Croix comme un Trésor ! Au Ciel, je dois vivre de jouissance Alors l'épreuve aura fui pour toujours. Mais exilée je veux dans la souffrance vivre d'Amour".

[...]

La souffrance apparaît à Thérèse comme la possibilité suprême de la nature humaine. Et Dieu lui même a pour ce motif revêtu cette nature, pour donner à l'amour une expression que, dans sa nature divine au ciel, il ne pouvait pas lui donner... Conjugués ensemble amour et souffrance prirent un étrange et mutuel enchissement. L'amour dilate à l'infini ses capacités fertilisantes et les traits rebutants de la souffrance en deviennent aimables, attrayants.

[...]

[page 474]

Communier aux souffrances du Christ, c'est donc vivre en symbiose avec l'extrême de l'amour manifesté en sa passion.

[...]

Thérèse comprend combien la souffrance est une introductrice efficace auprès du mystère de Jésus et de sa mission rédemptrice.

[...]

[page 475]

En définitive, ce que Thérèse aime dans la souffrance, c'est sa capacité d'ouvrir l'âme, en vérité et avec une plus grande pureté, à l'intimité de l'Epoux rédempteur, de l'unir à lui et, partant, de l'associer à son oeuvre de salut universel.

[...]

"Offrons biens nos souffrances à Jésus, pour sauver les âmes".

[...]

"La souffrance de Jésus ne justifie ni ne sacralise la souffrance, elle ne fait pas d'elle un bien, elle en tarit la perversité pour en tirer un bien. En Jésus, la souffrance n'est ni désir malsain, ni prouesse triomphante; elle est un accueil humble et obéissant, sans plainte ni récrimination; elle est prière au plus profond de l'abandon; elle est pardon pour les bourreaux, intercession et propitiation. C'est pourquoi, après la croix, le terme même de souffrance a changé de sens dans le langage chrétien. Par une métonymie, dont il faut rester conscient, elle désigne désormais l'amour souffrant, l'amour manifesté par le Christ souffrant et l'amour qui veut être avec le Christ souffrant Tel est le Pathos de la Croix inauguré par Paul, désirant communier aux souffrances du Christ et lui devenir semblable dans la mort (Ph 2, 10). Cette métonymie appartient au discours chrétien et elle a traversé la tradition. Les textes splendides auxquels elle a donné lieu peuvent devenir insoutenables si on les lit en court-circuit" (Extrait de Bernard SESBOUE, Jésus-Christ, l'Unique médiateur, Essai sur la rédemption et le salut, Paris, Desclée, Collection "Jésus et Jésus-Christ", 33, 1988, 392 p.

[...]

La souffrance du juste est toujours féconde en vie éternelle.

 

Face à la souffrance concrète de Aude comme de n'importe quel enfant du monde, ces propos peuvent choquer, révolter. Peut-on vraiment être dans la Joie du Ressuscité face de telles réalités, "insigne privilège des humains" ?

Demandons à la Vierge Marie de nous faire comprendre ces mystères à la lumière du Saint-Esprit, dans l'abandon le plus total possible à son exemple : "Tout ce qu'il vous dira, faites-le" (Jean, 2,6).

Aucune prière ne sera jamais de trop pour faire pencher la balance dans le sens de l'Amour, pour tarir la perversité de la souffrance et de la douleur d'un être humain. Même à l'heure où les médecins nous laissent sans voix face à notre croix.

 

Dans l'Espérance,

Philippe et Vieng

A propos de l'Ile Bouchard en Touraine : http://www.ilebouchard.com
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