La Providence a des chemins qui
m'étonneront toujours.
Le 27 octobre 1994, tard dans la
nuit, Vieng et moi attendions avec impatience et émotions
la naissance de notre premier bébé, une fille que
nous allions prénommer Aude, Siao Ling Marie. L'événement
se passait à l'höpital Sainte-Elisabeth à
Namur, auquel attenait l'école d'infirmière où
Vieng avait suivi sa formation quelques années plus tôt.
Dans la salle d'accouchement voisine,
un couple rwandais attendait également son premier bébé,
un garçon prénommé Emmanuel. Leur sérénité
contrastait avec notre propre nervosité. Je devais paraître
bien maladroit aux côtés de Vieng face à
ce futur papa qui attendait l'heureux événement
en jouant paisiblement une mélodie très douce sur
sa guitare durant le travail de son épouse. Cette mélodie
parvenait à nos oreilles au travers du quartier néonatal
et s'ajoutait à l'ambiance nocturne surréaliste
de ce lieu.
Quelques heures plus tard, nous
avons eu l'occasion de partager des moments de bonheur entre
jeunes parents. François-Xavier et Yvonne-Solange nous
racontèrent comment eux et leur progéniture avaient
vécus les horreurs qui venaient de se dérouler
dans leur pays, comment dans la foi ils avaient partagé
l'attente de la mort avec d'autres compatriotes, refugiés
à plusieurs centaines dans une église, comment
ils avaient exceptionnellement pu échapper au destin tragique
de tous leurs frères et à leur mort atroce.
Leur témoignage était
d'autant plus poignant qu'ils parlaient de pardons et de réconciliations
entre toutes les ethnies de leur pays et qu'en signe de leur
conviction, ils reçurent dans leur chambre des rwandais
sans distinction de leur origine ethinique et leurs éventuels
liens avec des génocidaires présumés.
La Providence fit que nous avons
ensuite eu l'occasion de voir grandir Emmanuel à Louvain-la-Neuve
pendant quelques mois, période durant laquelle ses parents
avaient été accueillis dans un appartement. J'avoue
que nous étions très étonnés de la
conviction avec laquelle ses parents se préparaient à
rentrer dans leur pays et souhaitaient de tous leurs voeux y
participer à l'avènement d'une nouvelle génération
pù chacun se reconnaîtrait frère en Christ
sans distinction d'ethnie et d'origine.
Un an plus tard environ, fidèles
à leurs convictions, nos amis retournèrent vivre
dans leur pays, défiant tous les risques et toutes les
réalités pour aller oeuvrer à la réconciliation
de ses compatriotes au nom de sa Foi.
Si je vous en parle aujourd'hui,
c'est que la Providence a voulu que nous ayons le bonheur de
partager notre repas samedi soir avec François-Xavier,
le papa d'Emmanuel.
Il est aujourd'hui papa de 4 garçons
et exerce le métier de professeur et de préfet
de discipline dans une école de Kigali. Il est toujours
engagé avec son épouse dans la communauté
charismatique de l'"Emmanuel" en tant que laïc.
AU fil des ans, il en est devenu le responsable pour le Rwanda
et à ce titre, vient d'y être appelé à
d'importantes responsabilités dans l'équipe de
coordination internationale de sa communauté, ce qui va
l'amener à de fréquents déplacements en
Europe.
Emmanuel, qui a donc le même
âge que Aude, présente de très graves troubles
de la vision qui sembleraient devoir évoluer vers une
cécité totale à moyen terme.
Qui donc pourra sonder les plans
de la Providence divine, qui osera prétendre que le hasard
seul suffit à expliquer l'intensité et la vérité
de nos destins à la fois si différents et si proches
? Combien de conditions ont dû s'accomplir, combien de
actes humains ont dû être porteurs de vie et d'autres
de mort au cours des quarante dernières années
pour permettre à la route de nos 2 familles de se croiser
une première fois il y a un peu plus de 9 ans et pour
que ce samedi, nous nous retrouvions autour d'un repas avec François-Xavier
à partager un repas en nous sachant l'un comme l'autre
aimé du même Père ?
La compassion, le partage de nos
expériences dans le respect mutuel, le réalisme
inouï du témoignage de foi de notre hôte face
à la tragédie éprouvée par son peuple,
l'écho qu'il a réservé à nos doutes,
son écoute attentive de notre cheminement, oui, j'ose
le dire, la présence de Dieu parmi nous, tout a contribué
à transformer notre soirée de samedi en un nouveau
temps de grâce, en un authentique rayon de soleil dans
le brouillard qui obscurcissait notre cheminement.
Ainsi ce témoignage, à
propos de Cyprien et Daphrose Rugamba, un père de famille
et son épouse qui ont fondé au Rwanda la communauté
à laquelle François-Xavier appartient quelques
temps seulement avant d'être assassinés avec 6 de
leurs 10 enfants, le 7 avril 1994. Cyprien avait coutume de décrire
Dieu comme le chauffeur d'une automobile dans laquelle nous sommes
invités à prendre place sans savoir où elle
va nous conduire. Nous devons faire confiance au Conducteur,
nous abandonner à Lui et accepter le voyage qui nous est
proposé dans l'obscurité totale, en ne connaissant
de la destination choisie pour nous que les quelques mètres
éclairés par la lumière des phares du véhicule,
avec la confiance que le véhicule nous conduira à
la Lumière.
Dans l'Espérance,
Philippe et Vieng