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JANVIER 2004

Samedi 3 janvier 2004

Curieux destin

 

La Providence a des chemins qui m'étonneront toujours.

 

Le 27 octobre 1994, tard dans la nuit, Vieng et moi attendions avec impatience et émotions la naissance de notre premier bébé, une fille que nous allions prénommer Aude, Siao Ling Marie. L'événement se passait à l'höpital Sainte-Elisabeth à Namur, auquel attenait l'école d'infirmière où Vieng avait suivi sa formation quelques années plus tôt.

Dans la salle d'accouchement voisine, un couple rwandais attendait également son premier bébé, un garçon prénommé Emmanuel. Leur sérénité contrastait avec notre propre nervosité. Je devais paraître bien maladroit aux côtés de Vieng face à ce futur papa qui attendait l'heureux événement en jouant paisiblement une mélodie très douce sur sa guitare durant le travail de son épouse. Cette mélodie parvenait à nos oreilles au travers du quartier néonatal et s'ajoutait à l'ambiance nocturne surréaliste de ce lieu.

Quelques heures plus tard, nous avons eu l'occasion de partager des moments de bonheur entre jeunes parents. François-Xavier et Yvonne-Solange nous racontèrent comment eux et leur progéniture avaient vécus les horreurs qui venaient de se dérouler dans leur pays, comment dans la foi ils avaient partagé l'attente de la mort avec d'autres compatriotes, refugiés à plusieurs centaines dans une église, comment ils avaient exceptionnellement pu échapper au destin tragique de tous leurs frères et à leur mort atroce.

Leur témoignage était d'autant plus poignant qu'ils parlaient de pardons et de réconciliations entre toutes les ethnies de leur pays et qu'en signe de leur conviction, ils reçurent dans leur chambre des rwandais sans distinction de leur origine ethinique et leurs éventuels liens avec des génocidaires présumés.

La Providence fit que nous avons ensuite eu l'occasion de voir grandir Emmanuel à Louvain-la-Neuve pendant quelques mois, période durant laquelle ses parents avaient été accueillis dans un appartement. J'avoue que nous étions très étonnés de la conviction avec laquelle ses parents se préparaient à rentrer dans leur pays et souhaitaient de tous leurs voeux y participer à l'avènement d'une nouvelle génération pù chacun se reconnaîtrait frère en Christ sans distinction d'ethnie et d'origine.

Un an plus tard environ, fidèles à leurs convictions, nos amis retournèrent vivre dans leur pays, défiant tous les risques et toutes les réalités pour aller oeuvrer à la réconciliation de ses compatriotes au nom de sa Foi.

 

 

 

Si je vous en parle aujourd'hui, c'est que la Providence a voulu que nous ayons le bonheur de partager notre repas samedi soir avec François-Xavier, le papa d'Emmanuel.

Il est aujourd'hui papa de 4 garçons et exerce le métier de professeur et de préfet de discipline dans une école de Kigali. Il est toujours engagé avec son épouse dans la communauté charismatique de l'"Emmanuel" en tant que laïc. AU fil des ans, il en est devenu le responsable pour le Rwanda et à ce titre, vient d'y être appelé à d'importantes responsabilités dans l'équipe de coordination internationale de sa communauté, ce qui va l'amener à de fréquents déplacements en Europe.

Emmanuel, qui a donc le même âge que Aude, présente de très graves troubles de la vision qui sembleraient devoir évoluer vers une cécité totale à moyen terme.

Qui donc pourra sonder les plans de la Providence divine, qui osera prétendre que le hasard seul suffit à expliquer l'intensité et la vérité de nos destins à la fois si différents et si proches ? Combien de conditions ont dû s'accomplir, combien de actes humains ont dû être porteurs de vie et d'autres de mort au cours des quarante dernières années pour permettre à la route de nos 2 familles de se croiser une première fois il y a un peu plus de 9 ans et pour que ce samedi, nous nous retrouvions autour d'un repas avec François-Xavier à partager un repas en nous sachant l'un comme l'autre aimé du même Père ?

La compassion, le partage de nos expériences dans le respect mutuel, le réalisme inouï du témoignage de foi de notre hôte face à la tragédie éprouvée par son peuple, l'écho qu'il a réservé à nos doutes, son écoute attentive de notre cheminement, oui, j'ose le dire, la présence de Dieu parmi nous, tout a contribué à transformer notre soirée de samedi en un nouveau temps de grâce, en un authentique rayon de soleil dans le brouillard qui obscurcissait notre cheminement.

Ainsi ce témoignage, à propos de Cyprien et Daphrose Rugamba, un père de famille et son épouse qui ont fondé au Rwanda la communauté à laquelle François-Xavier appartient quelques temps seulement avant d'être assassinés avec 6 de leurs 10 enfants, le 7 avril 1994. Cyprien avait coutume de décrire Dieu comme le chauffeur d'une automobile dans laquelle nous sommes invités à prendre place sans savoir où elle va nous conduire. Nous devons faire confiance au Conducteur, nous abandonner à Lui et accepter le voyage qui nous est proposé dans l'obscurité totale, en ne connaissant de la destination choisie pour nous que les quelques mètres éclairés par la lumière des phares du véhicule, avec la confiance que le véhicule nous conduira à la Lumière.

 

Dans l'Espérance,

 

 

Philippe et Vieng

 

A propos de :

- la communauté de l'Emmanuel : http://www.emmanuel.info/

- Cyprien et Daphrose Rugamba : http://www.fidesco-international.org/fr/Rwanda/default.htm

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