17 décembre 2003
Aimer, c'est tout donner et se donner soi-même
Bien de questions nous assaillent, nous tenaillent, nous travaillent jour après jour. Vieng et moi avons notamment traversé un tel combat la semaine dernière à l'idée de laisser s'écouler près de 8 semaines entre la cure de chimiothérapie novembre et la prochaine, qui aura lieu à partir de la première semaine de janvier.
N'avons-nous pas commis une erreur fatale en acceptant la proposition du docteur S. de laisser Aude passer les fêtes de fin d'années ? N'est-il pas insensé d'avoir accepté de laisser s'écouler non pas 3 ou 4 semaines, comme le conseillait le docteur H. de l'I.G.R., mais plus de 8 semaines entre la cure de début novembre et la prochaine ?
Et si le cancer se disséminait maintenant dans tout l'organisme de notre fille, hors de portée de tous moyens de contrôle médicaux ? Et si les cellules se multipliaient durant les semaines à venir ou mutaient au point de ne plus pouvoir être contrôlées par la chimiothérapie ?
Et si les métastases réapparaissaient en nodules ? Et si les vomissement de Aude réapparaissaient ? Et si elle se propageaient dans et via le drain ventriculo-péritonéal de Aude et le bouchaient ? Et si le port-a-cath de Aude, placé le 24 mars, venait à se boucher ? Et si, si, si ?
Pire. Et si ce n'était pas l'intérêt de Aude qui avait primé lorsque le docteur nous a fait cette proposition, mais son propre confort, l'organisation de l'hôpital, le planning des infirmières, les vacances du personnel, le coût horaire de celui-ci en période de fêtes ? Ils ont sûrement autre chose de plus excitant à faire à Morzine ou aux Antilles, que sais-je, rien à foutre de ces parents qui croient que le bon Dieu va sauver leur fille, eux qui savent que les statistiques sont sans appel.
Pire encore. Et si nous n'avions finalement pensé qu'à nous, à notre propre confort durant ces jours de fêtes ? Evidemment, nous avons accepté trop vite, pour passer des semaines tranquilles, sans devoir courir à l'hôpital ou s'inquiéter d'aplasie et de formule sanguine.
Ou encore. Et si nous avions exagéré les propos des médecins ? Et si tout cela n'était que notre imagination, n'avait jamais existé. Pour sûr, notre imagination nous a joué un tour, le docteur G. de l'I.G.R. n'a jamais dit en mai que la chimiothérapie avait dépassé toutes ses espérances, il n'a jamais été question de rémission sur image, le docteur H. pensait évidememnt à la fatalité quand il affirmait fin juin que cela ne servait à rien de faire la chimiothérapie haute dose et quand il l'a annulé en dernière minute, tous les progrès dont je vous ai parlé, cela est exagéré, le docteur S. n'a jamais déclaré qu'on ne pouvait rêver mieux en parlant de l'état de Aude, je l'ai inventé pour me rassurer, c'est un rêve, pas la réalité, d'ailleurs, les médecins ne nous ont jamais dit la vérité, c'est sûr, Aude n'a jamais écrit non plus de la main droite, elle n'a jamais vaincu ses vertiges, n'a jamais progressé au cours de ces 6 mois, toutes ces histoires de bon dieuserie, ce n'est que de la vaste blague, une drogue, un moyen de soulager notre esprit, mes craintes, mes angoisses.
Et ainsi, régulièrement, le doute s'empare de nous et peuple notre imagination, le jour, et nos rêves, la nuit, de malins et monstreux gnomes au dard pénétrant. Ils nous piquent sur le vif et déchirent notre vie, troublent notre quiétude, nous empêchent de goûter au plaisir de vivre des moments merveilleux avec notre Aude chérie. Ils nous amènent à nous en prendre l'un à l'autre, parce que l'autre, c'est bien sûr lui qui est responsable de ce chaos, de toutes ces ennuis qui nous tombent dessus.
Et c'est ainsi que l'enfer devient une réalité. Car, c'est du moins notre expérience, l'imagination peut être le pire ennemi de l'Espérance lorsqu'elle s'allie au doute. Je n'écris pas cela pour attirer une fois de plus l'attention sur nous, mais au contraire, pour inciter chacun de nos amis qui souffrent et surtout ceux qui partagent la souffrance d'un proche à être eux-mêmes vigilant sur ce point : curieusement, c'est souvent lorsque la souffrance elle-même semble relâcher un peu son emprise que surviennent les pires moments de doute et que l'on a le plus besoin de sentir autour de soi la présence de témoins authentiques de l'Espérance.
Ce n'est pas un secret, nous laissons vivre en nous une force qui rejaillit à chaque fois que nous sombrons dans le doute ou le désespoir et que j'appelle l'Espérance. Cette force, nous la nourissons dans la mesure de nos limites par l'Eucharistie, la prière et des lectures. Parmi ces lectures figure justement un ouvrage collectif intitulé "Le ministère de guérison" publié en 1998 par les editions "Pneumathèque" (ISBN 2-84024-091-2). Il s'agit en fait d'un recueil d'enseignements donnés au cours d'un séminaire sur la guérison organisé par l'International Catholic Charismatic Renewal Service : ICCRS) à San Giovanni Rotondo, en Italie. Pour des néophytes comme nous, il éclaire sur la réalité du témoignage de la puissance de l'Esprit Saint à travers d'assemblées de prières, sur les guérisons que l'ont peu espérer en obtenir et, finalement, permet de mesurer la portée de la "grâce du Renouveau, la grâce de Pentecôte, au sein de la mission de l'Eglise".
Dans un article de cet ouvrage, le docteur Philippe Madre y témoigne de la manière dont la plupart des guérisons accordées par Dieu au cours de telles assemblées auxquelles il a participé respectent un cheminement, se développent graduellement. Il explique comment "un signe de guérison physique peut être le tremplin d'un cheminement dans la foi et surtout dans la confiance en un Dieu qui m'aime", aborde la question de ce qui peut empêcher une grâce de guérison de se développer et celle de l'absence apparente de Dieu dans la souffrance.
Cet article nous a interpellé dans notre cheminement, tant nous sentions à quel point le ton de Philippe Madre était juste pour parler de la souffrance. Vieng souhaitait le rencontrer, lui confier le cas de Aude. A la différence de l'espoir ou du désespoir qui s'appuient sur un futur toujours l'hypothétique, le temps de l'Espérance est le présent, le "pain quotidien". Il ne fallait pas attendre, mais essayer de donner une suite immédiate à cette intuition.
Pour ma part, depuis quelques temps, je souhaitais aller à Lisieux avec Aude, parce que je sais que Thérèse, dont je n'ai pas encore lu les ouvrages mais que je connais par des citations, a vécu la souffrance et a sûrement quelque chose à nous dire sur ce plan. Je me disais que nous irions l'an prochain, si Dieu nous en offrait l'occasion. C'est dans cet esprit que j'avais emporté de notre retraite à Thy-le-Château, où nous étions début novembre, un petit fascicule avec le programme des activités à Lisieux en 2003-2004. La Providence a voulu que je ne le sorte d'une de mes poches que la semaine dernière, en plein oeur du combat que je viens de vous partager plus haut : ce week-end, Philippe Madre y était annoncé pour une retraite ! La Providence a de ces détours !
Aude était en pleine forme, mon frère, disposé à garder Xavier et Antoine, personne n'avait la grippe. Inutile de vous décrire sous quels vents nous avons passé notre week-end. Oui, il y avait ceux qui soufflaient sur un certain pont de Normandie, à Honfleur. Non, Aude n'a pas eu peur : elle dormait à l'aller et n'a même pas senti la voiture tanguer au retour.

Oui, il y avait une basilique et un carmel aussi célèbre que l'une de ses carmélites.

Oui, nous sommes revenus plein d'Espérance.Les enfants vont bientôt se lever. Il me reste trop peu de temps pour en parler aujourd'hui.
Dans l'Espérance,
Philippe et Vieng