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Mercredi 30 mai 2001

S'inscrire dans l'Espérance

Il y a déjà 6 mois que les neurochirurgiens Raftopoulos et Vaes ont excisé la tumeur de Aude. Pendant 6 à 7 longues heures, penchés sur leurs microscopes, ils ont minutieusement tenté d'enlever toutes traces de celles-ci. Avec la confiance que seule autorise leur expérience, ils ont raclés jusqu'au plancher du tronc cérébral les traces les plus infimes du mal. La moindre hésitation, le moindre tremblement de leur main aurait pu avoir des conséquences irréparables.

La tumeur était indifférenciée, un terme médical anodin pour ne pas dire agressive. Vous n'avez sûrement pas oublié les 35 séances de radiothérapie qui ont ensuite été prescrites pour tenter d'éliminer définitivement les dernières cellules, ces traces que les chirurgiens pensaient eux-mêmes avoir laissées.

Et tout cela, avec les séquelles neurologiques post-opératoires que j'ai déjà eu maintes fois l'occasion d'évoquer.

Le cancer a dévasté Aude, heureusement sans l'emporter. Il s'est propagé jusque notre propre chair, nous ronge à notre tour, nous érode, nous transforme plus que le temps qui passe. Il a mis à nu notre conscience, dévoilé quelques-unes de ces questions existentielles qu'en d'autres temps nous évitions de nous poser. La médecine, votre soutien, notre Espérance commune, ensemble, nous avons fait front. Une fois encore merci.

L'ombre de la mort qui a frôlé Aude a ouvert en moi un puits où je n'ai pas le droit de me regarder avec narcissisme ou vanité. Il me renvoie en effet non seulement l'image de guerres lointaines, mais aussi de souffrance d'êtres bien plus proches.

Dans le silence de leur vie intérieure, des amis, des proches, ont frôlé la mort, celle de leur corps ou de leur âme. A force de compter, recompter, analyser, projeter, consulter, optimiser, notre société en arrive à nous étouffer, à nous prendre ce que nous avons tous de plus noble : le sens des valeurs.

Que le(s) destinataire(s) anonyme(s) de ce message particulier trouve(nt) ici l'expression impuissante de notre amitié sincère et de notre désarroi. Maintes excuses nous empêchent de vous le dire de vive voix.

Face au néant, au vide dans lequel ils sombrent sous nos yeux, je ne trouve pas les mots pour leur dire qu'ils doivent s'accrocher eux aussi à cette Espérance qui nous porte.

S'inscrire dans l'Espérance, c'est vivre l'Espoir en refusant de céder au doute qui accompagne inévitablement celui-ci. C'est à accepter à chaque instant, au nom de la confiance en l'Amour qui anime notre Vie, envers et contre toute logique, d'irradier soi-même de cette conviction que Dieu nous aime.

Toi qui doutes, toi qui lis ces lignes, je m'en voudrais que tu ignores plus longtemps ce secret qui m'a été révélé en réponse à toutes les questions métaphysiques que je me suis posées au cours des derniers mois. La finalité de la vie n'est-elle pas d'être au service de l'homme, en toute gratuité, quelle que soit notre place dans la société, quelle que soit la durée de notre vie, et ce, par amour pour notre Créateur ? Le reste n'est-il pas aussi futile qu'utile si il est responsable de notre malheur ?

Dieu nous a donné de voir un prodige de sa création. Ma fille était aveugle, elle voit. Ma fille était muette. Elle parle. Ma fille était impotente. Elle marche. La vie, un mot qui ne devrait s'écrire qu'avec majuscule, est un miracle. Inutile de chercher plus loin ! Les médecins ont leur part dans la guérison de Aude. C'est une certitude. Mais que seraient-ils, que seraient leur geste, si la Vie n'avait pas été conçue par Dieu ? L'homme est fait pour vivre. Une finalité que la science ne pourra jamais approcher. Cela crève les yeux que nous devons rendre grâce à notre Créateur pour cette merveille. Pourquoi refuser cette évidence ?

Tout cela peut vous paraître très abstrait, voire déplacé. Vous avez le droit de ne pas être d'accord avec moi, mais laissez-moi au moins, je vous en prie, la liberté d'avoir partagé avec vous en vérité mes états d'âme et de laisser jaillir de mes propres plaies ouvertes les flots d'Espérance que m'a révélé la maladie de ma fille. Je n'avais pas le droit de me taire alors que des amis vivent le désespoir. Mon rêve en écrivant ces lignes est que ces mots puissent toucher ceux qu'ils visent !

Dans l'Espérance,

Philippe et Vieng