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Lundi 15 janvier 2001

Une note pour chacun

 

Aujourd'hui, je n'ai guère le coeur à vous écrire. Non pas que les nouvelles soient mauvaises, au contraire. Le taux de globules blancs dans le sang de Aude est remonté, ce qui nous rassure par rapport à la dernière prise de sang. Par ailleurs, Aude poursuit sa lente récupération. Elle a ainsi résisté plus de 4 minutes à la marche sur un tapis roulant (toujours avec le soutien de Hugues, le kiné).

Non, si je n'ai guère envie de parler, c'est que je ne peux penser à Aude ces derniers jours sans penser à un petit garçon qui a partagé sa chambre il y a quelques semaines. Par souci de discrétion, j'évite de vous parler des petits enfants que nous côtoyons, qui viennent dans le service et s'en retournent chez eux les uns après les autres. Le petit bout auquel je ne cesse de penser était retourné lui aussi chez lui aux environs de Noël. Il avait une maladie neurologique rare, de type dégénérative. Le pronostic était peu optimiste. Il y avait des mois que ses parents l'entouraient de leur affection, en dépit de la situation sans cesse plus difficile.

Mercredi, il est revenu à l'hôpital pour une complication. Cette fois, il avait été hospitalisé dans une autre chambre. Aude avait voulu lui rendre visite, mais sa maman nous l'avait déconseillé. Vendredi soir, Vieng a vu le papa emporter toutes les valises de la chambre. Elle a compris. Les infirmières qui étaient restées discrètes à ce propos ont confirmé ses doutes. Le petit compagnon de Aude avait rejoint l'autre rive de la vie.

Aude ne sait rien de la destinée tragique de son compagnon. Comment lui dire ? La mort d'un enfant est quelque chose de si terrible. Je voudrais ne pas y penser. Mais impossible. Alors je lui ai rendu visite 3 fois aujourd'hui : le matin, puis l'après-midi, avant et après un rendez-vous professionnel. Que mes autres clients qui m'attendent me pardonnent !


Ce matin, Aude n'avait elle-même pas vraiment pas le coeur à sourire lorsqu'elle s'est réveillée. Le simple déplacement du gant de toilette sur sa peau suffisait à provoquer un flot de larmes. C'est pourtant maman qui se charge elle-même de cette besogne tous les matins avant que les infirmières n'arrivent dans la chambre et Dieu sait si elle y met beaucoup de douceur.

Soudain, le son d'une guitare a retenti et un sourire a illuminé le visage de Aude. Pascale revenait comme la semaine dernière pour accompagner Aude en chansons à sa radiothérapie.  Pascale fait partie d'une association qui a pour vocation d'animer par la musique les séjours de petits enfants hospitalisés. C'est donc au rythme de chansons folkloriques, reprises par Aude de tout son c˛ur, que les brancardiers ont descendu notre petite chérie à la radiothérapie. Une telle ambiance est inhabituelle dans la salle d'attente de la radiothérapie. Autant vous dire que Aude s'est fait remarquer, comme elle l'avait déjà fait lundi dernier. Et qu'elle avait oublié ses chagrins du lever.

La douzième séance de radiothérapie s'est bien passée. Le reste de la journée également, avec ses moments de fatigue, ses séances de kiné, ses rires et ses pleurs.


Xavier et Aude sont depuis hier soir chez des amis qui les conduisent le matin à l'école. Quand je leur ai rendu visite ce soir, Xavier a montré un calme étonnant lorsqu'il m'a demandé pourquoi  il ne pouvait pas rentrer avec moi à la maison. Antoine, par contre, était surexcité jusqu'à mon départ. En les quittant, je me sens chaque jour coupable de les confier ainsi à d'autres, le déchirement est cruel. Mais que faire, sinon essayer de témoigner à Xavier et Antoine d'autant d'affection que pour Aude.

Avant de vous écrire ces mots, j'ai rassuré Vieng sur ses enfants, dont elle est encore plus éloignée que moi. Elle n'a pas quitté l'hôpital depuis mercredi et n'a donc vu Xavier et Antoine que les brefs moments de deux visites ce week-end. Mais comme Antoine et Xavier étaient enrhumés et que nous ne pouvons pas courir le risque de contaminer Aude, ces visites furent très brèves. Quant à bébé, Vieng m'a dit au téléphone qu'il bougeait plus que de coutume ce soir et de ne pas m'étonner si elle me téléphonait en pleine nuit. Mon Dieu, je ne me sens vraiment pas prêt pour ce bébé dont j'ai si mal accompagné la croissance durant ces derniers mois de grossesse de Vieng !

Heureusement qu'il y avait un bon souper déposé devant ma porte pour me remonter un peu le moral ce soir !

Amitiés,

Philippe et Vieng