< Précédent Suivant >

Lundi 1er janvier 2001

"Cho - co"

 Très chers amis,

Hier, au déjeuner, je tournais le dos à Aude pour préparer ses tartines. Sur le plateau se trouvaient un pot de confiture et un pot de choco. Machinalement, j'ai pris les deux pots en main et j'allais me retourner pour les montrer à Aude en lui demandant lequel elle voulait sur sa tartine lorsque j'ai entendu derrière moi une voix criarde prononcer en deux syllabes assez espacées : "cho---- co".

Je me suis retourné, j'ai regardé éberlué Aude dans les yeux et nous avons éclaté de rire, Aude et moi. Pour la première fois depuis le 30 novembre, elle venait de prononcer un mot !

Nous étions fous de joie. "Bravo, Alléluia, Chantons le Livre" chantait la cassette reçue de Valérie, une amie, suite à la Première Communion que Aude avait reçue dans la discrétion 2 jours avant l'opération du 30 novembre. Seuls dans la chambre, nous étions vraiment fous de joie, Aude et moi. J'ai appelé l'infirmière en chef présente à ce moment pour qu'elle partage notre bonheur.

Aude ne parvenait plus à calmer son rire pour répéter son exploit. Mais elle y est finalement parvenue après quelques minutes d'expression du bonheur.  Nous avons aussi téléphoné sans tarder à Vieng, qui avait passé la nuit à la maison. Étrange pressentiment : elle avait justement rêvé la nuit que Aude faisait des phrases et se promenait à patins à roulettes. Elle avait fait part de ce rêve à son frère et notre future belle-s˛ur, qui lui avait rétorqué que j'aurais téléphoné si cela était arrivé. Et voilà que le téléphone a sonné. La seconde partie du rêve de Vieng ne s'est pas encore réalisé (Aude doit encore s'affermir avant de pouvoir tenir seule debout).
Mais le c˛ur de sa maman avait pressenti qu'elle allait retrouver l'usage de la parole ! Le c˛ur d'une maman a de ces secrets que je crois que la génétique ne pourra percer !

Après les soins, Aude et moi nous sommes rendus à la messe (avec la boîte à oiseaux, qui ne quitte plus Aude). Dans les couloirs qui séparent la chambre de la chapelle de l'hôpital, Aude m'a fait le cadeau de répéter les syllabes "pa-pa". Peut-on imaginer de recevoir plus beau cadeau pour le changement de millénaire.

J'ai bien essayé de lui apprendre "ma-man" pour partager le même bonheur avec mon épouse, mais rien n'y fit ce dimanche matin : aucun son ne sortait de la bouche de Aude pour ces syllabes. J'ai par contre eu plus de chance avec le mot "sa-pin".
Dans l'après-midi, nous nous sommes tous retrouvés en famille autour de Aude. Les mots et les sons ont commencé à se multiplier. Aude nous a alors surpris en réussissant à donner un coup de rein suffisant pour s'asseoir seule sur son lit. Nouveau cadeau incroyable en cette veille de nouvel-an.

De retour à la maison avec les garçons, j'ai encore eu la surprise en début de soirée de recevoir un coup de téléphone de Aude qui épelait les unes après les autres toutes les lettres de l'alphabet sous la dictée de sa maman. Et le son "ma-man" est enfin sorti, bien qu'encore très incertain. Vous ne pouvez imaginer le bonheur avec lequel je me suis endormi vers 10 heures du soir, en cette nuit historique de passage d'un millénaire à l'autre,  seul aux côtés de mes 2 garçons. En dépit des invitations reçues, vous comprendrez qu'il n'était pas imaginable pour nous de réveillonner cette année.


Aujourd'hui, jour de l'An, premier jour du nouveau Millénaire, Aude a encore bien progressé. Elle a prononcé de nombreuses syllabes pour former un nombre impressionnant de mots : "Da-cor", "Ca-nard","Té-lé-pho-ne", "  Za-vier", "An-toi-ne","Bo-na-née" (eh oui !!, elle l'a répété à plusieurs d'entre vous au téléphone !), etc. ! Elle s'est entre autres efforcée de répéter le nom de ses amis de l'école. Curieusement, certains sons parviennent à sortir, mais d'autres par encore. Pas moyen d'obtenir un son correspondant à oui ou non par exemple.

La route sera sans doute encore longue avant que Aude ne parle avec des phrases comme vous et moi, sans crier des syllabes une à une avec une voix éraillée qui sort du plus profond de sa gorge. Mais elle montre une telle détermination que nous ne pouvons pas céder au désespoir en pensant à la lésion qui probablement se développe encore, ennemi invisible, dans la tête de notre fille. Puisse la radiothérapie détruire ce mal définitivement au fil des semaines à venir. Mais à chaque jour suffit sa peine. Nous aurions tort de ne pas vivre pleinement ces moments d'Espérance qu'il nous est donné de partager avec vous dans l'amour ou l'amitié que nous portons tous pour Aude.

Vieng et moi sommes en tout cas convaincus que sans l'amitié que vous nous témoignez jour après jour, nous n'aurions pu vivre de tels instants d'éternité avec notre fille. Soyez-en tous remerciés.

Puisse l'année à venir  être pour chacun d'entre vous une année emplie de moments d'éternité. Nous confions en tous cas vos voeux les plus chers au Dieu Unique dans lequel nous croyons.

Philippe et Vieng